[ARCHIVES] Interview avec Acyl

acylaftermath

Toujours pour Metal Highway, une interview qui date de mai 2016.

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Quatre ans après « Algebra », le groupe d’origine algérienne, Acyl, est de retour avec « Aftermath », un album mêlant un metal technique atmosphérique aux musiques traditionnelles algériennes et mettant en lumière des personnages qui ont fait l’histoire de l’Algérie. Nous avons rendez-vous aujourd’hui avec Amine, chanteur du groupe, qui nous révèle quelques secrets sur cet ouvrage unique en son genre qui mérite amplement d’être découvert.

Pour commencer, vous venez d’annoncer la sortie de votre prochain album, « Aftermath », et les réactions sont très positives sur les réseaux sociaux. Comment vous sentez-vous aujourd’hui à l’approche de cette sortie ?

Un petit peu nerveux. Comme pour tout travail artistique, on a envie que le produit sur lequel on a bossé quand même quelques années soit apprécié. Je pense que c’est un peu le souhait de chaque artiste quand il présente un travail, ou n’importe quelle personne qui présente un travail de recherche. Mais c’est une nervosité gérable, une sorte de petit trac, comme avant de monter sur scène, en fait.

D’accord, pouvez-vous parler de la création de cet album, comment avez-vous travaillé, avec qui vous avez collaboré etc. ?

Alors, cet album, d’un point de vue technique, comporte plusieurs angles. Il y a beaucoup de musique traditionnelle dans notre style, donc il y a tout ce côté traditionnel, mais il y a aussi le côté metal et puis le côté technique qu’il faut aussi mettre en valeur pour que l’album soit d’un niveau international. Pour les parties traditionnelles, ce sont les parties qui ont pris le plus de temps par rapport aux autres, parce qu’il fallait aller les chercher là où elles sont… Et l’Algérie est un grand pays, qui doit faire six ou sept fois la Belgique, donc pour trouver les musiciens du style traditionnel qu’on voulait présenter, il fallait aller les chercher ! Donc, ça nous a pris un petit peu de temps, puis quand on a trouvé les musiciens, il fallait les sensibiliser à notre projet, ce qui prenait encore un petit peu de temps. Et ensuite, il y a eu la phase de réalisation où il fallait enregistrer. Donc ça, c’est tout ce qui concerne la partie Algérie. La deuxième partie, c’était la partie France où l’on s’est consacré à l’enregistrement de tout le côté metal, donc guitares, basse, batterie et chant. Tout ça, ça s’est fait ici, en France au Studio Henosis, chez Frederic Gervais qui, au passage, nous a fait un boulot assez monstrueux, il faut vraiment le dire et le remercier pour ça. Donc, on a travaillé sur nos guitares, sur nos sons, on a fait quand même quelques petites recherches pour savoir ce qu’on voulait exactement et il a très bien compris la chose. Derrière, il nous a fait un mix assez sympathique, il a très bien compris où on voulait aller. Une fois que tout ça a été fait, on est passé en Suède, chez Frederik Nordström pour la phase finale du mastering, parce qu’on aimait bien aussi le son scandinave et sa puissance. Du coup, on en est sortis avec un produit dont on est contents et on espère que les fans et les professionnels le seront aussi.

Cela représente combien de temps de travail, alors ?

Ça nous a pris du temps ! « Algebra » est sorti en 2012, là on est en 2016… Comme ça, je dirais quatre ans, mais sur ces quatre ans on a fait deux tournées, donc pendant ces périodes on a laissé l’album de côté pour se consacrer à la scène… Mais ça a bien pris trois ans, on a pris notre temps pour produire un disque qu’on espère très conséquent.

D’accord. Vous avez choisi de mettre en musique des personnages historiques, comment avez-vous choisi ce thème en particulier ?

Tu sais, on essaie de faire une musique intelligente et positive, c’est très important pour nous que le message soit positif. Après, chaque groupe choisit son orientation, ce qu’il veut exprimer, mais nous on met un point d’honneur à ce que ce soit positif, parce qu’on a besoin que les choses s’apaisent, on a besoin de permettre aux gens de comprendre certaines choses, de s’adapter à certaines choses. D’autant plus que ce n’est pas très commun de faire cohabiter des musiques traditionnelles avec autre chose. Bon, on n’a rien inventé, ça existe depuis toujours, mais on essaie vraiment de le faire d’une manière spécifique à la manière traditionnelle algérienne. Du coup, ces personnages historiques, on a vraiment essayé de les présenter sous leurs facettes les plus positives, mais aussi leurs aspects négatifs. On a essayé de faire le point sur leurs faiblesses, sur leurs forces, sur leurs doutes, sur leur équilibre, sur leur schizophrénie, toutes les facettes de leurs vies, histoire de dire que depuis l’Antiquité, il y a ces personnages historiques qui sont représentatifs de la société algérienne et qu’à partir de là, cela fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui. D’où le nom de l’album, « Aftermath », qui veut dire « conséquence », pour dire que nous sommes Acyl, nous sommes un groupe de metal, on vous aime tous et voilà qui nous sommes !

Est-ce que vous pouvez donner un exemple de personnage et expliquer les aspects de son histoire que vous avez abordés ?

Écoute, j’ai neuf exemples pour être précis ! On voulait mettre l’accent sur la société Touareg, le peuple Touareg qui est le peuple du Sahara algérien, qui est d’ailleurs commun au Sahara de la Libye, du Maroc, du Mali, de la Mauritanie… Le peuple Touareg est un peuple originaire du Nord de l’Afrique, ce peuple-là avait une reine qui s’appelait Tin Hinan, c’est le septième titre de l’album. C’est une femme, une reine, qui a décidé de quitter le Nord de l’Afrique pour s’installer dans une région sub-saharienne de l’Algérie qu’on appelle le Hoggar, c’est une chaîne de montagnes. Elle a décidé de s’installer là-bas, parce qu’elle voulait quitter toutes les guerres qu’il y avait, parce que c’était un territoire toujours réclamé, donc elle voulait quitter ça. Il faut aussi savoir que la société Touareg est une société matriarcale, c’est-à-dire que c’est une société où la femme possède les biens, contrairement à d’autres sociétés où ce sont les hommes, dans ce cas-ci c’est la femme, elle  possède les biens et gère la société, c’est la femme qui gère la tribu. On voulait vraiment mettre en lumière ce type de fonctionnement de société qui peut paraître bizarre aux yeux des gens, qui ne sont peut-être même pas au courant que ça a existé dans cette région du monde, pour dire que c’est un modèle qui non seulement a existé, mais qui a fonctionné et ce sont des sociétés qui fonctionnent toujours aujourd’hui de la même manière. Les Touaregs maintenant, si vous allez dans le Sahara algérien, vous allez voir que ce sont toujours des femmes qui dirigent. D’ailleurs, petite anecdote sympathique, mais très représentative, c’est que ce sont les hommes qui portent le voile. Le turban qu’ils ont autour de la tête, qui cache leur visage, c’est une forme de respect qu’ils avaient pour leur matriarche qui, justement, elle, avait le visage découvert. Après, je peux te parler aussi de « Numidia », c’est le premier titre de l’album qui parle de la Numidie qui est le premier territoire algérien connu. Cela se passe en -300 ou -400 avant Jésus-Christ, où le roi Massinissa a unifié la Numidie pour qu’elle soit un état propre. C’est un peu notre Algérie originelle, c’est un royaume qui a combattu les invasions romaines, les invasions carthaginoises et qui a créé cette entité géographique qui s’appelle maintenant l’Algérie. C’est un roi qui a réussi à unifier plusieurs factions, on a mis le point aussi sur cette unification qui a réussi à faire s’entendre plusieurs petits royaumes et à les faire cohabiter. Il y en a plein, en fait, il y a des guerriers… Par exemple, « The Battle Of Constantine », le sixième titre… J’ai souvent des professionnels de la presse qui me parlent de « The Battle Of Constantine » en évoquant la colonisation française, parce qu’il y a eu ce qu’on appelle la bataille de Constantine en 1836, quand la France a décidé de s’attaquer à Constantine qui était une ville, d’ailleurs ma ville d’origine, assez fortifiée. Mais nous, on ne parle pas de ça, en fait. Pour nous, la bataille de Constantine, cela parle d’une association qui a été créée au début du 20ème siècle, en arabe, ça se dit «jam‘iyyat al-oulama al-mouslimin », c’est-à-dire l’association des théologiens musulmans, qui menait un combat, une bataille de réforme de la vision et de l’interprétation des lois islamiques. Ils voulaient s’éloigner des croyances païennes parce que tout était un peu mélangé, du coup, ils menaient cette bataille pour inculquer aux gens des valeurs de paix et d’amour, des valeurs de cohabitation pour s’éloigner un peu du côté sectaire qu’il y avait au début du 20ème siècle, du moins en Algérie. Donc, c’est une bataille qu’ils ont entreprise et qu’ils ont gagnée avec le temps. Malheureusement, on a des contre-exemples qui nous viennent d’ailleurs et qui nous embêtent un petit peu, mais on préfère se concentrer sur des aspects positifs. Ça va, j’ai donné assez d’exemples ?

Oui, c’est super ! Mais cela a dû représenter un énorme travail de recherche, même si je me doute que vous en saviez déjà beaucoup, mais pour approfondir…

Ah oui, c’est notre devoir de présenter des choses justes, on ne peut pas se permettre de dire des conneries. On  a ce devoir, justement, tout comme on essaie d’être authentiques en termes de compositions, comme on a mille fois plus le devoir d’être objectif dans nos recherches de paroles.

Pour en revenir plus spécifiquement à la musique, on voyage vraiment à travers différentes ambiances et on retrouve beaucoup de sonorités différentes et vous avez malgré tout réussi à rendre l’ensemble cohérent. Comment faites-vous pour trouver l’équilibre entre les passages plus agressifs et les musiques traditionnelles ?

J’ai envie de te dire qu’il y a vraiment un gros travail, on est des champions du boulot (rires) mais je pense qu’on n’a vraiment aucun mérite, ça se fait vraiment spontanément. J’ai envie de te dire que oui, on a bien bossé, mais c’est vraiment spontané, je ne sais pas vraiment l’expliquer, mais ça vient comme ça. Tu sais, on a grandi avec de la musique traditionnelle, donc ça fait partie intégrante de notre identité. C’est comme si je te disais, toi qui es en Belgique, si je te parlais de Brel, qu’on aime ou qu’on n’aime pas, je pense que Brel fait partie de la culture. Même si on n’aime pas Brel, on connait au moins une de ses chansons, tu vois. Et c’est un peu pareil pour nous, ce sont des musiques avec lesquelles on a grandi et puis avec le temps, on s’est orientés vers le metal parce qu’on aime ce type d’expression musicale et on s’est dit : « Pourquoi pas l’un sans l’autre ? » Pourquoi faire un metal scandinave alors que je ne suis pas scandinave ? Pourquoi faire un metal moyen-oriental, alors qu’on n’est pas moyen-orientaux ? Du coup, ça c’est fait juste spontanément, oui, vraiment !

D’accord, sinon quelles sont vos influences musicales personnelles, de façon plus générale ?

Moi, étant de la ville de Constantine, j’ai beaucoup d’influences de musiques traditionnelles constantinoises, on appelle ça de la musique andalouse, elle est très inspirée de la musique d’Andalousie du 14ème, 15ème siècle, du coup l’héritage est vraiment resté et c’est très présent chez nous, donc je suis fort influencé. On a aussi ce qu’on appelle chez nous les maîtres, les maîtres ce sont les grands artistes des styles musicaux, on a Mohamed Tahar Fergani, qui est un grand maître, on a des musiques chaouis avec de grands maîtres aussi, les Chaouis, c’est une ethnie algérienne qui vit à l’Est de l’Algérie, on a les Touaregs aussi, avec pas mal de maîtres desquels on s’inspire également. Après, de manière beaucoup plus globale, en terme de musique metal, on est aussi influencés à cause ou grâce à nos musiques traditionnelles. Par exemple, la musique chaoui se rapproche beaucoup du stoner du Sud des Etats-Unis, du coup, tu t’inspires d’un truc chaoui et tu te retrouves à faire du stoner. Après, tu fais une musique touareg et tu te surprends à jouer du djent et tu te demandes où tu vas t’arrêter… Ça te prend tellement aux tripes que tu vois qu’il n’y a pas de limite et tu te fais vraiment plaisir avec ça.

Oui, c’est vraiment intéressant, ça explique par exemple les passages plus stoner sur l’album. Sinon, pouvez-vous aussi parler de la scène metal algérienne de façon plus générale, s’il y a d’autres groupes à ne pas rater, par exemple ?

Oui, tout à fait, d’ailleurs on a commencé dans les années 90 là-bas et la scène metal en Algérie s’est développée fin des années 80, début des années 90, elle a quand même résisté à la décennie noire qu’a vécu l’Algérie dans les années 90, avec tout ce qui s’est passé avec le terrorisme intégriste. Et elle continue à se battre jusqu’à maintenant, à se battre dans le bon sens, pas forcément dans le mauvais. Tu comprends bien qu’en Algérie les musiques traditionnelles prennent beaucoup de place et à juste titre, comme ici en France où la variété française prend aussi beaucoup de place. Du coup, le rock et le metal se battent pour avoir leur place et ça ne se passe pas autrement de toute façon, il faut se battre n’importe où pour gagner sa place. Donc, il y a des groupes qui existent depuis les années 90 en allant de Litham, Neanderthalia, Worth… Au début des années 2000, il y avait Vacuum et à partir de 2010, il y en a eu encore d’autres… Oui, il y a vraiment pas mal de groupes de très bonne volonté, qui n’ont pas forcément les moyens qu’il faudrait, mais qui se battent de manière très digne et très engagée.

Est-ce que c’est facile de jouer là-bas ?

Des concerts, il y en a, pas autant qu’en France et en Europe, mais il y en a. Il y avait d’ailleurs un festival au mois de décembre auquel on a participé à Constantine qui s’appelait le 213 Fest et c’était la première édition internationale d’un festival de metal. Avant, il y avait des festivals plutôt nationaux, mais avec le 213 Fest c’est devenu international. On y est allés avec nos amis d’Arkan pour jouer avec des groupes locaux et on s’est vraiment bien fait plaisir, le public était chaud comme la braise, c’était assez impressionnant. On s’est vraiment bien amusés, tout le monde a pris du plaisir. On a aussi joué en 2012 dans une ville de l’Ouest algérien. Il est question qu’on parte fin juin dans une région de la Kabylie… Non, ça bouge bien ! Bon, ce n’est sincèrement pas assez à mon goût, ni au goût des fans de metal en Algérie, mais ça reste présent.

D’accord, c’est vraiment cool. Sinon, quel regard portez-vous sur l’actualité en France, en tant qu’acteur, quelque part, de la multiculturalité ?

Eh bien, je pense que la France est un pays accueillant. La multiculturalité a subi beaucoup de transformations depuis quelques temps et il faudra du temps pour remettre ça dans un cadre bien propre. Il y a certainement des échecs, mais ce n’est la faute de personne, il faut du temps… Je pense qu’il faut juste du temps pour que les gens puissent se comprendre les uns les autres, arrêter de se craindre les uns les autres et pouvoir vivre de manière simple et sans à priori. Il faut juste du temps, mais tout a besoin de temps, il n’y a pas de quoi s’alarmer, en fait, tout va s’arranger.

Sinon, vous avez déjà tourné avec de grands noms, avec quel groupe rêveriez-vous de tourner un jour ?

Ah ! Avec quel groupe je rêverais de tourner ? Moi, je suis un grand fan Tool, donc personnellement j’aimerais bien, mais connaissant les influences d’un peu tout le monde dans le groupe… Oui, Tool, Nevermore ou Meshuggah…

Ah oui, ça pourrait coller ! Mais sinon, plus concrètement,  vous prévoyez de tourner prochainement, pouvez-vous actuellement en dire un peu plus ou pas ? Et est-ce qu’il est prévu que vous passiez par la Belgique ?

Passer par la Belgique, oui. Plus de détails, oui et non, parce que c’est toujours en chantier. Il y a une tournée qui se met en place pour la fin de l’année, voire début de l’année prochaine. Ce sera une tournée européenne, on se baladera un peu partout, en Scandinavie, en Europe de l’Est, Allemagne, Belgique, France, voire même quelques pays de l’Europe du Sud comme l’Italie et l’Espagne.

Ok, eh bien c’est super ! Maintenant, si vous souhaitez adresser quelques mots à vos fans pour terminer…

Eh bien écoute, merci déjà à toi, au webzine et à ses lecteurs, merci beaucoup à tous les fans de metal qui nous aiment ou qui ne nous aiment pas (rires), parce qu’on ne peut évidemment pas être aimés par tout le monde… Et même s’ils ne nous aiment pas, je leur dis : soyez honnêtes, soyez authentiques dans vos démarches… Tout va bien, on a tendance à nous faire croire que tout va mal, qu’on va tous crever, que le monde va mal, mais au contraire, il y a des gens biens, il y a des gens tolérants, il y a des gens qui veulent avancer et j’invite tout le monde à faire des efforts de son côté pour pouvoir avancer et comme ça, ça ne peut finir que bien ! On ne peut pas mal finir parce que ce n’est pas possible !

Eh bien, merci beaucoup pour tous ces mots positifs et pour tous les aspects historiques très intéressants abordés dans cette interview ! Je vous souhaite le meilleur pour la suite et à bientôt sur la route !

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